Article paru dans l'Equipe d'aujourdhui :
Xabi Alonso, patron de l?ombreLe Basque de Liverpool, pièce maîtresse de sa sélection, joue au foot comme d?autres au billard. Avec finesse et précision.
STUTTGART ?
de notre envoyé spécialIL Y A QUATRE ANS, quand on lui demandait son numéro de téléphone, Xabi, le fils de Periko Alonso, l?ancien attaquant de la Real Sociedad et du Barça, donnait encore le numéro de ses parents, à San Sebastian.
Il était jeune professionnel, timide, inscrit à l?Université basque en économie et droit des affaires, mais déjà l?un des meilleurs milieux défensifs de la Liga.
Le temps passe vite. Il y a deux semaines, après le dernier match amical contre la Croatie (2-1), Luis Aragones, qui se creusait les méninges depuis des mois pour trouver le milieu défensif idéal, capable de jouer entre les deux centraux comme d?orienter le jeu de l?équipe en profondeur, s?est frotté lesmains.
Xabi Alonso, qui tient ce rôle-là avec Liverpool, après l?avoir assumé à dixneuf ans avec la Real Sociedad, venait de faire la démonstration qu?il
était l?oiseau rare à ce poste.
Un crève-coeur pour Aragones qui a dû asseoir sur le banc Albelda, un pilier de son équipe, très bon défensivement.
Mais Alonso, plus fin, plus délié, excellent de la tête (1,85 m) est les deux à la fois : défenseur et doté d?un coup d?oeil panoramique qui en fait, avec les Reds, la voix et le bras droit de Rafael Benitez sur le terrain.
Le Basque de Liverpool, où il est arrivé en 2004, avait déjà, par le passé, donné un aperçu de son talent.
Mais avec l?équipe nationale, il n?avait encore jamais évolué au niveau qui a été le sien face à l?Ukraine (4-0). Pour sa 24e sélection, Xabi Alonso a même inscrit le premier but de sa carrière internationale.
Mais c?est son influence sur le jeu qui a surtout enthousiasmé Luis Aragones : « Xabi est celui qui pose le jeu quand il faut calmer le ballon et
qui l?accélère quand il faut lui donner de la vitesse. » Quand on interroge son presque homonyme Xavi, son compagnon au milieu du terrain, le Catalan le définit simplement : « C?est un cerveau. »
« On a retourné l?omelette »Depuis qu?il a quitté le cocon familial, il y a deux ans, pour aller « s?ouvrir l?esprit, découvrir un autre football », Xabi Alonso ? qui répondait, à ceux qui lui demandaient « mais pourquoi Liverpool ? », que c?était son « Erasmus particulier » ? a mûri. La rigueur et les contacts de la Premier League, où, le 1er janvier 2005, il a laissé une cheville sur un tacle de Lampard (fracture et opération), l?ont doté de cette pointe d?agressivité qui lui faisait défaut.
Après deux saisons chez les Reds, une Ligue des champions (2005) et uneCoupe d?Angleterre (2006) à son palmarès, il a perdu toute inhibition.
Il fait toujours ce qu?il savait faire, le plus difficile : créer. Mais il a élargi son répertoire : il récupère, commande, place les autres et il est la connexion sine qua non entre la défense et l?attaque. À tel point que le Gallois Ian Rush, lemeilleur buteur de l?histoire des Reds (346 buts) lui a
tressé le mois dernier ce beau compliment : « Alonso, c?est la meilleure passe du football mondial. »
Tout à l?heure, face à la Tunisie, Xabi et Xavi marqueront à nouveau, avec l?Hispano-Brésilien Senna, la ligne créatrice et défensive de la sélection.
En dépit de lamagnifique prestation de son équipe contre l?Ukraine, le Basque s?interdit tout laisser-aller : « On a fermé la porte à l?euphorie. Les paroles de Luis, qui ne nous ménage pas, nous aident. Pour l?instant, on a juste gagné un match, le premier, comme en Corée en 2002 ou à l?Euro 2004. »
Mais cette Espagne-là est différente des précédentes. Elle a adopté un autre style, plus moderne, plus dynamique, et se met aussi àmarquer des
buts. Pour exprimer ce changement, Alonso se sert d?une expression très couleur locale : « On a retournél?omelette. »
Si ce soir, sur le coup des 21 heures, les conditions de match seront à coup sûr très différentes de celles de l?Ukraine ? « il a fait 35o C ce jour-là et, par moments, on a joué avec une éponge mouillée dans la main » ?, le Basque est convaincu que la Tunisie emploiera la même tactique que les hommes de Blokhine :« Ils vont nous laisser le ballon et essayer de nous contrer. À nous de jouer plus vite, de trouver les bons espaces et de garder
la possession de la balle, même quand il faudra défendre. »
Si Xabi Alonso est à la hauteur de ce qu?il a montré pour ses débuts dans ce Mondial, pousser la porte des huitièmes deviendra un jeu d?enfant.
GUY ROGER