interview "el taxi" Dario Silva
Six mois ont passé depuis votre accident à Montevideo. Comment vous sentez-vous ?Franchement, je me sens très bien, très serein. Cela peut paraître bizarre, mais ma vie n'a pas beaucoup changé depuis cet accident car j'ai toujours les mêmes choses en tête. Je perçois certaines choses différemment, mais je crois que je suis mieux qu'avant : je pratique d'autres activités et j'ai changé beaucoup de choses dans ma vie, ce qui aurait été impossible sans cet accident.
Par exemple ?J'ai des tas de choses à faire. Avant, j'avais la possibilité d'entreprendre des projets, mais comme je n'en avais pas besoin, je laissais passer les occasions. Maintenant, je me lève beaucoup plus tôt qu'avant ! Quand tu quittes le football dans des circonstances normales, ça n'arrive pas (rires).
Parlons de vos activités. Quelles sont les nouveautés dans votre vie ?Il y en a beaucoup. Je veux me consacrer à l'aviron, même si je dois attendre quelques jours pour recevoir la prothèse et commencer à m'entraîner dans l'eau. En attendant, je m'entraîne au gymnase avec la conviction que je vais participer aux Jeux Olympiques. Parallèlement, je continue à faire des choses liées au football, dans les domaines de la formation et de la représentation de joueurs uruguayens. Et puis il y a ce projet d'émission de télé à vocation caritative. Vous voyez, je suis très pris !
Maintenant que vous ne pouvez plus pratiquer le football de façon professionnelle, quelles sont les choses que vous appréciez le plus dans votre nouvelle vie ?Mes enfants ! J'en profite beaucoup, tout comme je profite beaucoup des week-ends. Quand j'ai eu cet accident, je me suis senti très mal car Diego, le plus petit, avait toujours voulu me voir jouer dans le "grand stade", comme il dit. Ça ne pourra pas se faire ; j'aurai toujours du mal à digérer ça. Mais il grandira et il comprendra pourquoi cela n'a pas pu se faire. Il aura le temps de tirer ses propres conclusions.
Mais il doit être fier de voir le courage de son père face à cette situation?Ça, on me l'a souvent dit, que ce soit les journalistes ou mes proches. Les gens de mon entourage savent que j'ai toujours été comme ça. Je ne recule pas devant la difficulté : je suis heureux et je travaille beaucoup. C'est sûr qu'il n'y avait pas d'alternatives, mais je sens que je fais des choses importantes.
Quelle analyse faites-vous de votre carrière de joueur ?Je n'ai pas à me plaindre. J'ai évolué dans les championnats les plus importants du monde et j'ai toujours marqué des buts. J'ai aussi participé à la Coupe du Monde, ce qui était mon plus grand rêve. Peut-être que j'aurais aimé aller un peu plus loin, mais les choses se sont passées comme ça ; il est trop tard pour se plaindre.
D'autres regrets ?Même si je n'ai jamais évolué dans des clubs qui jouaient le titre, je suis très satisfait de ma carrière. Peut-être que j'aurais aimé passer par l'Atlético de Madrid, qui possède des supporters uniques en Europe : ils chantent pendant tout le match, comme en Argentine ou en Uruguay. J'ai eu l'occasion d'y aller, mais à l'époque, j'ai préféré rester à Malaga, un club que j'aimais beaucoup.
Considérez-vous que c'est le meilleur club où vous ayez joué ?Ça ne fait aucun doute. Nous étions une petite équipe, mais très unie. Par le biais de l'Intertoto, nous sommes arrivés jusqu'en quarts de finale de la Coupe de l'UEFA. C'était en grande partie grâce à l'entraîneur. C'était un grand bonhomme : si un jour, je ne me sentais pas d'aller à l'entraînement, il me laissait rester à la maison. Tant qu'on répondait présent les jours de match, on faisait ce qu'on voulait. Je me souviens qu'on improvisait les combinaisons sur les coups de pied arrêtés. Quand ça marchait, la presse parlait du travail effectué pendant la semaine ! (rires) Moi, je serais un entraîneur de ce genre, à condition d'avoir les joueurs pour procéder de la sorte.
Beaucoup de Français se rappellent de vous depuis le nul 0:0 à Corée/Japon 2002. Ils n'en gardent pas forcément un bon souvenir?Ça, ç'a été un match rude ! (rires) La France avait des joueurs très puissants, comme (Patrick) Vieira et (Marcel) Desailly. Les duels contre eux, c'était quelque chose. Tout au long de ma carrière, j'ai fonctionné de la même façon, sans avoir peur des défenseurs. Quand ils y allaient fort, je répondais sur l'action suivante. Et parfois, il fallait mettre des coups avant d'en prendre?
Cela a-t-il été un match spécial pour l'Uruguay ?Les trois matches de cette Coupe du Monde ont été très importants. Mais le fait de jouer contre les champions du monde avec toutes ces stars nous a donné une motivation supplémentaire. Malheureusement, nous ne sommes pas allés très loin et les deux équipes ont été éliminées, tout comme des gros comme l'Argentine.
En revenant sur votre carrière, on a la sensation que vous avez toujours dû faire le sale boulot en attaque. On vous voyait souvent parler avec vos adversaires?Toujours ! C'était ma façon à moi de me motiver. Je parlais et je faisais monter la pression avant et pendant les matches, surtout quand j'étais en Espagne. J'arrivais à déconcentrer mes adversaires, je les rendais fous. Les journalistes écrivaient beaucoup là-dessus, les adversaires m'envoyaient des messages, ils disaient qu'ils m'attendaient sur le terrain. La plupart du temps, je m'en sortais bien ou je marquais des buts.
On peut savoir ce que vous leur disiez sur le terrain ?Je les chambrais, je leur disais que j'étais énorme, qu'ils n'allaient pas pouvoir m'arrêter. Certains se marraient, d'autres le prenaient mal, mais en tout cas, ils finissaient tous par se déconcentrer. Et là, je sortais du bois pour en profiter ; j'étais déjà passé à autre chose.
Vous souvenez-vous d'un duel en particulier ?Un duel avec Fernando Hierro lors d'un Malaga - Real Madrid. Comme il était passé par ce club, je lui ai dit qu'il n'avait pas fait autant que moi pour ce maillot, que les plus belles choses, il les avait faites pour le Real et pas pour Malaga. Je lui ai dit que je l'attendrais sur le terrain et que j'allais le faire tourner en bourrique car il était très lent. Au bout d'un quart d'heure, je l'ai effacé et il s'est blessé sur cette action où j'ai tiré au ras du poteau. Il a dû demander le changement ! Quand il a quitté le terrain, je lui ai dit : "T'as vu comment tu finis ?". On a gagné 2:1, mais je n'ai rien dit de plus à ce sujet. Je le respectais beaucoup, c'était un grand joueur et un excellent professionnel.
Puisque nous parlons de l'Espagne, parlons du FC Séville. Que vous inspirent les prestations actuelles de ce club que vous aimez tant ?Ça se voyait qu'il allait bien tourner. Quand j'ai signé mon contrat à Séville, j'ai dit que j'arrivais dans le meilleur club d'Andalousie. Le club est en train de me donner raison : il a gagné la Coupe de l'UEFA, il lutte pour le titre et pour une place européenne. J'aurais aimé rester dans ce club pour plusieurs raisons, parmi lesquelles José María Del Nido. En plus d'être le président, c'était un ami. D'ailleurs, j'ai décidé d'aller en Espagne pour assister aux deux derniers matches de Liga.
Quid de l'Uruguay ? Comment jugez-vous sa situation ?Il y a besoin de changement. A mon avis, les présidents de clubs devraient disposer de 500 000 dollars par an pour investir. Mais ce n'est pas le cas : les clubs n'ont pas d'argent et ils dépendent de la télévision. Certains joueurs doivent même avoir un boulot à côté du football. Les gens voudraient qu'ils marchent aussi bien que les pros, mais que voulez-vous qu'ils fassent ?
Vous voyez-vous en tant que dirigeant ?Non, non. J'ai une offre pour travailler en tant que manager dans une équipe de deuxième division qui veut remonter. Ce genre de poste me plairait bien.
Et vous voyez-vous entraîneur ?Non, ça non. Cela reviendrait à retrouver le rythme d'avant, à partir en stage? Bon après, si on me laissait rentrer chez moi pour dormir, pourquoi pas? (rires) Mais ça ne serait pas très professionnel.
Imaginons que nous refaisions cette interview dans 5 ou 10 ans. Quel genre de Darío Silva aimeriez-vous être ?Le même qu'avant, même si je gagnais 15 médailles d'or aux Jeux Olympiques. Je serais toujours aussi souriant, sympathique et chambreur. J'ai été comme ça toute ma vie, rien ne me changera.